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Marine Diez

La lumière se lève une dernière fois sur le campement du Double Défi. Pourtant, j’ai comme le sentiment qu’une lumière vive et chaude est restée allumée à l’intérieur de moi depuis hier soir.

Alors que nous arrivons de notre journée la plus dense, très rapidement en cuisine la cloche a retentit, au grand bonheur de tous. Je me rends compte à quel point nous sommes dépendants de Karl et Charles en ce moment pour tout ce qu’ils nous apportent. Nous avons eu de l’eau chaude presqu’en permanence pour nous hydrater et nous faire des bouillottes. Nous avons mangé chaud et été servi avec le sourire à chaque fois. On nous faisait même dégeler nos bouteilles qui avaient figé en quelques heures. Les deux acolytes, vous avez tout mon respect et je bénis vos mains et votre attitude qui ont contribué à la réussite de notre traversée.

Hier soir nous avons eu le droit à un potage à la courge, suivi d’un pâté chinois (avec même une option végétarienne) et enfin d’un gâteau aux carottes avec un glaçage chaud.

Wow quelle extravagance et quel délice ! On ne serait pas au Club Med par hasard?

Je me pose la question mais, je suis une grande ignorante de ce type d’établissement. Ce dont je suis sure par contre, c’est qu’on y trouve pas le genre de soirée qui a suivi notre repas.

Nous avons tous été invités à nous regrouper dans une tente pour une soirée d’échanges et de partages. Imaginez tout ce petit monde (on parle d’une quarantaine de personnes) collé-serré et à l’écoute des 2 Mario. On apprécie la proximité et la chaleur qu’on se crée les uns à côté des autres, et dans cette bulle de bonheur on oublie qu’il fait encore -20°.

Les 2 Mario prennent la parole, nous confient comment la nature a transformé leur vie et à quel point elle leur a donné assez d’élan pour accomplir des choses qui remplissent leur cœur.

Mario Cantin nous parle d’abord des débuts du Double Défi où il devait presque supplier ses collègues et collaborateurs de la Banque National de le rejoindre sur les glaces pour soutenir la cause. Bien sûr il passait pour un fou. Il n’a rien lâché et dans cette bataille, il évoque aussi avec émotion, son épopée vers l’Everest il y a 5 ans pour aller y déposer la photo de sa fille Mélanie, décédée 20 ans plus tôt dans un accident de la route. Un geste significatif pour lui.

Mario Bilodeau ajoute avec douceur et une grande conviction que la nature a le pouvoir de guérir l’âme, et l’aventure de faire sourire le cœur. Bien que la médecine s’occupe de façon incroyable des traitements, à la Fondation ils soignent l’émotionnel, le psychologique, le spirituel.

Ils font en sortent de faire ressortir le beau et le bon chez les gens.

Tous deux, à leurs côtés aujourd’hui, le fils et la belle fille de Mario C. ainsi que les deux filles de Mario B. (19 et 22 ans), et bien sûr, 40 participants de tous horizons qui leur ont fait confiance.

Ils donnent ensuite la parole à des participantes des précédentes expéditions thérapeutiques, et à celles qui sont passées à travers le cancer. C’est en toute vulnérabilité que Mylène prend la parole suivi de Nadine et Catherine. Des chemin de vie intimes mais surtout profondément transformés. Les larmes sont au coin de chaque œil et je laisse facilement couler les miennes quand viennent les derniers témoignages de Sabrina et Isabelle.

Ici ce soir, quelque chose les lie assurément toutes, cette volonté de « redonner au suivant ».

C’est le cœur serré sous un applaudissement de grosses mitaines que nous terminerons cette soirée.

Il est alors temps de rejoindre nos nids respectifs, avec un sac de couchage encore humide du matin même.

Je dois vous confier que je suis contente d’être entourée de belles et bienveillantes personnes dans ma tente (dédiée aux bénévoles), qui me rassurent et me font rire. J’aimerais être une mouche pour savoir ce qu’il se passe dans chacun des dômes des participants. C’est un peu un deuil personnel de ne pas pouvoir avoir accès à cela.

Au matin, il ne faut pas traîner, nous sommes attendus au village sur glace de Roberval pour 12:30.

Au programme : engloutir notre succulente poutine déjeuner (un classique depuis 3 ans), passer devant l’objectif de la caméra pour immortaliser le moment et attacher son traîneau pour la dernière fois pour les kilomètres restants.

L’équipe logistique s’active et démonte les tentes en un rien de temps, ils sont rodés et efficaces. Les motoneigistes sont là pour prêter main forte et pour ramener tout le matériel. Ça en prend du courage pour traverser un lac en ski/raquettes mais ça prend tout autant de courage pour ériger un lieu de vie comme celui là. À toutes ces belles personnes qui restent parfois dans l’ombre, je vous suis extrêmement reconnaissante.

Après être tous passés devant l’objectif, Juliette nous appelle pour l’entraînement.

Tous en cercle, on nous demande de bouger nos hanches de gauche à droite, en avant et en arrière puis de répéter avec elle « Brousse brousse, j’aime la brousse, j’aime la brousse et la jolie savane » et ceci de plus en plus vite ! Ça réchauffe, tout le monde a le sourire!

On est fin prêt à partir!

Apparemment que les organisateurs ont « commandé » du soleil et -15° à l’arrivée.

Et étonnement, c’est ce qui se présente à nous.

Vous allez rire mais sous cette température, on a chaud. Après ce qu’on vient de vivre dans les dernières 48h, je vous assure qu’on retire facilement quelques couches.

Je perçois quand même la fatigue accumulée sur les visages et surtout l’impatience d’arriver et de célébrer. La rive d’en face nous appelle de plus en plus

Au fur et à mesure que nous avançons, la glace craque et se fissure sous nos pas. C’est impressionnant.

Cela me donne le sentiment que notre groupe est robuste, soudé et qu’il fait résonner sa force sur toute l’étendue du lac.

Des pas de géants, de guerriers.

Lors de ma traversée, je me promène pour discuter avec les participants, avoir leur ressenti sur leur expérience, et aujourd’hui c’est Sabrina qui vient me bouleverser, elle a qui a terminé son traitement contre le cancer du sein le 11 décembre dernier.

Je lui confie que je connais très peu le cancer et lui demande ce qui est le plus difficile à vivre.

En toute vulnérabilité elle s’ouvre à moi, elle me parle de l’incertitude, l’attente d’un diagnostic précis et du traitement. Quand elle me partage qu’elle a pensé dire à son mari « il faut que tu te trouves une nouvelle conjointe… une nouvelle maman pour nos filles », son silence qui suit en dit long. Je pleure sous mes lunettes. Merci Sabrina pour ton partage…

Quelques minutes plus tard, on aperçoit une voile jaune qui flotte au loin. Elle me rejoint alors pour me dire « je pense que c’est mon père ».

La silhouette s’approche de plus en plus. C’est lui, il est là pour la voir arriver, lui qui est sur ses ski et sa belle voile qui flotte. Elle retire son bonnet, sa chimiothérapie a laissé des traces, cette image me touche. Vous ne la verrez par contre pas apparaître dans mes clichés, je garde ce moment pour ma tête.

Une dernière crevasse sur le lac nous ralenti, nous devons trouver un passage sécuritaire.

Une ultime étape avant d’entamer le dernier kilomètre.

Les 2 Mario s’arrêtent et appellent les participants à se regrouper. Ils remercient et félicitent chacun et chacune d’être arrivé jusque là.

« On arrive tous ensemble, on ne laisse personne derrière », ils y tiennent.

Sous ces derniers mots réconfortants, le groupe s’avance.

On aperçoit le village de glace et la banderole d’arrivée à l’horizon.

Les familles, amis et curieux sont au rendez-vous pour nous accueillir et nous féliciter.

Les Mario passent ensemble la ligne d’arrivée et prennent ensuite tour à tour dans leurs bras chaque participant.

Sincères félicitations à tous, j’espère que vous êtes fièr-es de vous et de votre accomplissement.

D’ici quelques heures vous retrouverez une douche chaude et un lit confortable, comme si presque rien n’avait existé.

Je vous invite à prendre le temps de vous arrêter et de les apprécier. De vous regarder une minute de plus dans le miroir et de vous dire merci et bravo pour ce que vous avez apporter.

Merci la Fondation de m’avait accueillie une seconde fois sur les glaces.

J’avais demandé plus de froid et de défis pour cette traversée, je crois que je les ai eu.

Si toutes mes demandes pouvaient être exaucées, je ferais immédiatement le vœu que vous puissiez être là pendant encore longtemps.

Merci pour votre lecture. À bientôt.

 

Marine Diez